CHAPITRE IX

Ainsi que Lady Montdore l’avait prévu, l’été passa sans apporter aucun changement dans la vie de Polly. La « saison » de Londres s’ouvrit, à l’hôtel Montdore, sur un bal qui coûta deux mille livres – du moins Lady Montdore l’affirmait volontiers – et qui fut des plus brillants. Polly y parut dans une robe de satin blanc, garnie de roses au corsage, avec une ceinture doublée de rose (« touches de rose », lut-on dans le Tatler). La robe avait été choisie à Paris par Mrs. Chaddesley Corbett et expédiée à Londres, par la valise diplomatique, grâce aux bons offices d’un diplomate Sud-Américain, afin d’éviter les droits de douane ; on laissa Lord Montdore dans l’ignorance de ce stratagème, qui l’eût rempli d’horreur. Rehaussée encore par cette robe et un léger maquillage, la beauté de Polly causa une sensation profonde, singulièrement sur les gens d’âge, qui furent unanimes à prétendre que, depuis Lady Helen Vincent, depuis Lily Langtry et les sœurs Wyndham (l’une ou l’autre, selon le goût de chacun), Londres n’avait rien vu d’aussi parfait. Auprès des gens de sa génération, cependant, Polly souleva moins de véhémente admiration ; on reconnut qu’elle était belle, mais on ajouta qu’elle était ennuyeuse et trop grande. Le véritable triomphe revint à de petites femmes maigriottes, aux yeux de langouste, contrefaçons de Mrs. Chaddesley Corbett, qui pullulèrent durant cette « saison ». Quant aux nombreux ennemis de Lady Montdore, ils déclarèrent qu’elle laissait trop sa fille dans l’ombre ; le grief était injuste, car, s’il est vrai que la personnalité de Lady Montdore ne manquait jamais, partout où elle apparaissait, d’occuper toute la scène, elle prit cependant beaucoup de mal à pousser Polly au premier plan, comme un otage, et elle ne pouvait être tenue responsable de la hâte extrême mise par sa fille à rejoindre aussitôt les arrière-plans.

À l’occasion de ce bal, un certain nombre d’Altesses Royales daignèrent s’évader un instant des cadres d’argent où elles trônaient dans la chambre de leur hôtesse et apparaître en chair et en os, assez poussiéreuses, les pauvres chères, et beaucoup moins prestigieuses, vues ainsi au naturel. Les immenses salons de l’hôtel Montdore en étaient piquetés, un peu partout, et les mots « Sir » ou « Ma’am » résonnaient confusément de tous côtés. Les pauvres « Ma’ams » avaient un air pathétique, presque affamé, et apparaissaient si vieilles, dans d’étonnantes robes, antiques et fripées ; quant aux « Sirs », certains d’entre eux, rasés au bleu, étaient d’un terrifiant exotisme. Je fus particulièrement frappée par l’une de ces Altesses mâles, dont on m’assura qu’elle était recherchée en France par la police et indésirable partout ailleurs, plus spécialement dans sa patrie, où le roi, son cousin, s’attendait à être, d’une heure à l’autre, découronné par un méchant coup de vent d’est. Le prince répandait une forte et pénible odeur de camélia ; il avait le teint ocre et luisant.

Il arrivait que les invités s’étonnassent d’une telle présence dans une aussi respectable réunion.

« Si je l’ai invité, expliquait Lady Montdore, c’est par égard pour ma chère vieille princesse Irène. Je n’oublierai jamais quel ange de bonté elle fut pour Montdore et moi, lorsque nous traversâmes les Balkans. Certains prétendent – je le sais – que le prince est un inverti et j’ignore, à vrai dire, ce qu’il convient exactement d’entendre par là ; mais s’il fallait écouter les racontars de tous sur chacun, nous n’aurions personne ici ce soir ! Et d’ailleurs, ces rumeurs – j’en suis convaincue – sont le fait des anarchistes. »

Lady Montdore aimait le sang royal, d’un amour ému et tout à fait désintéressé, car les princes, qu’ils fussent exilés ou régnants, lui inspiraient la même dévotion passionnée qui trouvait son expression suprême dans le plongeon de la révérence. Les révérences de Lady Montdore, eu égard au caractère massif de sa charpente osseuse, ne rappelaient que de très loin la gracieuse inclinaison du blé sous la brise. Elle s’effondrait en avant, comme un chameau qui s’agenouille, et, à l’instant de se remettre sur pied, pointait du derrière, comme une vache qui se relève : une très surprenante performance, qui devait lui coûter d’atroces efforts, bien que son visage réussît à n’en rien trahir. Ses genoux craquaient comme deux revolvers, mais son sourire ne cessait, fût-ce un instant, de manifester une joie presque céleste.

J’étais la seule jeune fille invitée au dîner qui précéda le bal. Il y avait quarante convives et nos gracieuses Majestés, en l’honneur desquelles chacun se fit un devoir d'arriver à la minute exacte, de telle sorte que tous les invités se présentèrent ensemble à la porte de l’hôtel Montdore et que la foule des passants, au long de Park Lane, eut tout loisir de fouiller du regard l’intérieur des voitures arrêtées en longue file. Moi seule étais en taxi.

Lorsque nous fûmes entrés dans la maison commença une attente interminable, sans que fût offert le moindre cocktail ; les plus stoïques d’entre nous, Mrs. Chaddesley Corbett elle-même, se sentirent bientôt à bout de nerfs, comme s’ils eussent été soumis à une tension excessive ; debout, au port d’armes, ils échangeaient des stupidités sur un ton distingué. Le maître d’hôtel s’approcha enfin de Lord Montdore et lui murmura quelques mots à l’oreille. Aussitôt Lady Montdore et son mari descendirent dans le hall, afin d’y recevoir leurs hôtes, pendant que les invités, sous la direction de Boy, se formaient en demi-cercle. Avec une majestueuse lenteur, Lady Montdore conduisit les éminentes Altesses devant le front des troupes, leur présentant chacun de nous de cette voix basse, respectueuse et appliquée que mes tantes réservaient aux répons liturgiques. Puis, après s’être donné le bras, en levant très haut le coude, à la manière ancienne, les Montdore et leurs hôtes se dirigèrent à pas lents vers la salle à manger, dont ils franchirent solennellement les portes ouvertes à deux battants ; le reste des invités, chaque cavalier ayant offert son bras à la cavalière désignée, les imita et suivit le mouvement. Tout se passa avec une précision mécanique.

Peu après la fin du dîner, qui dura longtemps et dont la chère se révéla hamptonienne au suprême degré, les personnes conviées au bal commencèrent d’arriver. Lady Montdore, en lamé d’or, couverte de diamants, portant sa célèbre tiare en diamants roses ; Lord Montdore, cordial et noble, en culotte et bas de soie, l’ordre de la Jarretière fixé à l’une de ses longues jambes minces, une douzaine de décorations miniatures, dont le ruban de la Jarretière, pendant sur sa poitrine ; Polly enfin, ravissante dans sa robe blanche : tous trois, debout au sommet de l’escalier, accueillirent, une heure durant, les invités dont le flot brillant et chamarré s’écoulait devant eux. Fidèle à sa parole, Lady Montdore avait convié peu de filles, et de mères moins encore. Les hôtes, ni trop jeunes, ni trop âgés, étaient donc dans tout l’éclat de leur maturité.

Personne ne m’invita à danser. Les jeunes gens, d’ailleurs, n’étaient guère plus nombreux que les jeunes filles, compte non tenu de ceux que l’on savait inséparables du clan des jeunes mariés. Mais j’éprouvais un vif plaisir à demeurer spectatrice et, ne connaissant âme qui vive dans cette foule, je ne ressentais aucune honte de la solitude où j’étais laissée. Je fus cependant ravie lorsque apparurent – de bonne heure, comme toujours – les Alconleigh, Louisa et Linda avec leurs maris, tante Emily et Davey, qui avaient dîné de compagnie. Je me joignis à leur groupe joyeux et nous nous installâmes dans la galerie des tableaux, de manière à jouir pleinement du spectacle qui nous était offert. Cette galerie donnait d’un côté sur la salle de bal et, de l’autre, sur la salle à manger ; les allées et venues y étaient nombreuses et les groupes suffisamment clairsemés, néanmoins, pour que nous pussions contempler à notre aise les robes et les bijoux des femmes qui y passaient. Derrière nous, au mur, se trouvait un Saint Sébastien, par le Corrège, portant sur son visage le tragique sourire qui est devenu classique.

« Quelle horrible fantaisie ! dit oncle Matthew. Avec toutes ces flèches dans le ventre, le pauvre type n’aurait pas le sourire. Il serait mort depuis longtemps. »

En face, était accroché le fameux Botticelli de la collection Montdore, dont oncle Matthew nous assura qu’il ne donnerait pas plus de 7,6 shillings ; et lorsque Davey lui désigna, un peu plus bas, un dessin de Vinci, oncle Matthew, après un coup d’œil furieux, prétendit que les mains lui démangeaient de tenir une gomme pour effacer ce gribouillis.

« Un jour, nous dit-il, j’ai vu dans les magasins Army and Navy un tableau qui représentait des chevaux de trait dans la neige. Rien de plus : juste trois chevaux devant un morceau de barrière brisée. Un bigrement beau tableau ! Si j’avais été riche, je l’aurais acheté. On voyait combien ces pauvres bêtes devaient avoir froid. Mais, ajouta-t-il en désignant les toiles de la galerie, si toutes ces horreurs valent vraiment quelque chose, ce tableau devait valoir une fortune. »

Oncle Matthew, qui, au grand jamais, ne sortait le soir et à qui la seule idée d’un bal donnait la nausée, n’aurait même pas songé à refuser une invitation à l’hôtel Montdore, en dépit des observations de tante Sadie, qui savait que son mari éprouvait, à demeurer éveillé, après le dîner, une souffrance telle que ses pauvres yeux se révulsaient de sommeil.

« Vraiment, chéri, disait-elle, au point où nous en sommes parvenus – deux de nos filles mariées et les deux autres trop jeunes pour aller dans le monde – rien ne nous oblige à sortir, si vous n’en avez pas envie. Sonia comprendra parfaitement et sera ravie d’inviter un autre ménage à notre place. »

Mais oncle Matthew répondait d’un air sombre : « Si Montdore nous invite, c’est qu’il désire nous voir à son bal. Je pense que nous devons y aller. »

En conséquence, il s’introduisait, en grognant comme un ours, dans les vieilles culottes de cérémonie de sa jeunesse, devenues si redoutablement étroites que c’est à peine s’il osait s’asseoir et préférait demeurer debout, comme une cigogne, près du fauteuil de sa femme ; tante Sadie, elle, après avoir retiré ses diamants de son coffre en banque, en prêtait quelques-uns à Linda, d’autres à tante Emily, et, cette distribution terminée, en possédait assez encore pour faire une belle impression. Ils étaient donc tous réunis, bavardant gaiement avec leurs amis et relations du comté ; et oncle Matthew, lui-même, semblait prendre quelque plaisir à tout ce hourvari, lorsque, le plus inopinément du monde, une affreuse mésaventure lui survint : il fut prié de conduire l’ambassadrice d’Allemagne à la table du souper.

Voici comment les choses se passèrent. Lord Montdore, qui se trouvait, par hasard, près d’oncle Matthew, s’écria soudain d’un ton plein d’horreur :

« Seigneur Dieu ! L’ambassadrice d’Allemagne qui est assise, toute seule, là-bas, dans ce fauteuil !

— Bien fait pour elle ! » dit oncle Matthew.

Il eût été mieux inspiré de ne pas souffler mot. Lord Montdore, au son de ces paroles dont il ne perça pas le sens, se retourna d’un bloc, reconnut oncle Matthew et, le saisissant par le bras, l’emmena rapidement vers le fond du salon :

« Ah ! mon cher Matthew ! Exactement l’homme qu’il me fallait ! Baronne de Breslau, puis-je vous présenter mon voisin, Lord Alconleigh… ? Le souper est prêt dans le salon de musique. Vous connaissez la maison, Matthew… »

On pourra se faire une idée juste de l’influence exercée par Lord Montdore sur mon oncle si j’ajoute que celui-ci ne songea nullement à tourner le dos à l’ambassadrice et à rentrer chez lui ventre à terre. Nulle autre personne au monde n’eût réussi à le retenir et à lui faire serrer la main d’une teutonne, bien moins encore à lui offrir son bras et à veiller à ce qu’elle se nourrît bien. Ce qu’il fit, non sans jeter, par-dessus l’épaule, un regard lugubre à sa femme.

Lady Patricia s’approcha de notre groupe, s’assit à côté de tante Sadie, et toutes deux se mirent à parler, à bâtons rompus, des affaires du Comté. À la différence de son mari, tante Sadie éprouvait du plaisir à sortir de temps en temps dans le monde, à la condition toutefois que la soirée ne tirât pas en longueur et qu’il lui fût permis d’observer calmement le spectacle sans être contrainte de se creuser la tête pour entretenir ses commensaux. Les étrangers l’ennuyaient et la fatiguaient ; elle ne supportait avec agrément que la compagnie des gens avec qui elle possédait en commun des intérêts dans la vie quotidienne, tels ses voisins de campagne ou les membres de sa propre famille ; mais, même avec eux, elle demeurait souvent distraite. Ce soir, cependant, c’était au tour de Lady Patricia d’être à demi perdue dans les nuages ; elle répondait à peine à tante Sadie qui, s’étendant sur la libération de l’idiot du village de Silkin, expliquait le danger qu’impliquait pour chacun une telle mesure, depuis que cet énergumène avait fait la preuve de ses capacités physiques en gagnant la course de cent yards organisée à l’asile.

« Et il ne cesse de poursuivre les gens ! » conclut tante Sadie avec indignation.

Mais les pensées de Lady Patricia étaient hors d’atteinte du véloce aliéné. Elle songeait, j’en étais convaincue, aux « parties » qui avaient eu lieu autrefois, dans ces mêmes salons, au temps de sa jeunesse, lorsqu’elle adorait Boy ; elle se rappelait quelle avait été sa souffrance quand il s’était mis à danser et à flirter avec d’autres femmes et combien il était plus amer encore, à l’écart de toute vie active, de se voir réduite à soigner sa maladie de foie.

J’avais appris de Davey (« Oh ! quelle chance nous avons, disait souvent Linda, que Davey soit une si merveilleuse concierge ; sans lui, nous ne saurions rien ! ») que Lady Patricia avait aimé Boy pendant plusieurs années avant que celui-ci lui ait demandé de l’épouser et qu’elle avait presque perdu tout espoir. Bonheur bien bref, cependant : six mois ne s’étaient pas écoulés qu’elle le trouvait dans le lit d’une fille de cuisine.

« Boy n’a jamais visé très haut, dit un jour Mrs. Chaddesley Corbett. Ce qu’il aime, c’est trousser le premier jupon venu et maintenant, naturellement, il est la risée de tout le monde.

« Avoir épousé un homme dont chacun se moque, quelle affreuse chose !

— À quand, demanda Lady Patricia à tante Sadie, à quand remonte le premier bal auquel vous avez assisté ici ?

— À 1906, je pense ; l’année de mon entrée dans le monde. Je me souviens de l’émotion que j’ai ressentie à voir le roi Édouard, en chair et en os, et à entendre son rire bruyant, si peu britannique.

— Vingt-quatre ans déjà ! dit Lady Patricia. L’année de mon mariage ! Pendant la guerre, vous rappelez-vous ? on pensait généralement que l’époque des grands bals était close pour toujours. Regardez ! Regardez seulement les bijoux ! »

Et, comme Lady Montdore apparaissait au loin, Lady Patricia ajouta :

« Sonia est vraiment prodigieuse, ne trouvez-vous pas ? Elle a plus d’allure et est mieux habillée que jamais. »

Autant de ces remarques, propres aux personnes d’âge mûr, et que je trouvais incompréhensibles. On ne pouvait, à mon avis, dire de Lady Montdore qu’elle eût de l’allure ou fût bien habillée ; elle était vieille, voilà. D’un autre côté, on ne pouvait nier qu’elle fît encore grande impression, couverte d’énormes diamants, depuis sa tiare et ses colliers jusqu’à ses boucles d’oreilles et à l’immense croix palatine qu’elle portait sur la poitrine, avec des bracelets lui couvrant les bras du poignet au coude, par-dessus ses gants de suède, et des broches énormes partout où il restait assez de place pour en fixer. Ainsi constellée de joyaux admirables, entourée de tous les signes extérieurs de la fortune – de « tout ça », comme elle disait – gonflée du propre sentiment de sa supériorité, elle demeurait, comme un taureau de combat dans l’arène, ou une idole dans sa niche, la justification et le centre même du spectacle tout entier.

Oncle Matthew, ayant réussi à semer son ambassadrice sur un profond salut empreint d’un dégoût profond, rallia le groupe familial.

« Cette vieille cannibale ! dit-il. Elle ne cessait de demander de la viande ! Et il n’y a pas une heure qu’elle a ingurgité son dîner ! Je faisais la sourde oreille. Aucune envie de m’aplatir devant cette vieille ogresse. Après tout, qui a gagné la guerre, hein ? Quelle abnégation chez Montdore, d’accueillir toute cette lie d’étrangers dans sa maison ! Le diable m’emporte ! Je serais incapable d’en faire autant ! Tenez, regardez-moi ce rat d’égout ! »

Il désigna l’altesse au menton bleu, qui se dirigeait, Polly à son bras, vers la salle à manger.

« Allons, allons, Matthew, dit Davey. Les Serbes ont été nos alliés, vous le savez bien !

— Alliés ! » rugit oncle Matthew en grinçant des dents.

Autant agiter une cape rouge devant un taureau ! Le méchant Davey ne renonçait jamais à ce plaisir.

« Alors, c’est un Serbe, hein ? Pas difficile à deviner, il a besoin de se raser. Des pourceaux ! Voilà ce qu’ils sont tous ! Naturellement, Montdore ne les invite que pour le bien du pays. J’admire ce type : il ne songe qu’à son devoir… Quel exemple pour chacun de nous ! » Un éclair de malice illumina, un instant, le visage triste de Lady Patricia ; elle n’était pas dénuée d’humour et demeurait l’une des favorites – bien peu nombreuses – d’oncle Matthew, qui ne parvenait pas, pour autant, à se montrer courtois envers Boy et levait les yeux au plafond, avec un mépris extrême, chaque fois que le Satyre passait à proximité de notre petit groupe, escortant de vieilles altesses jusqu’à la salle à manger. Aux yeux d’oncle Matthew, Boy, parmi tant d’erreurs impardonnables, en avait commis une qui les surpassait toutes : aide de camp d’un général, pendant la guerre, il avait été surpris, un jour, par mon oncle, alors qu’il dessinait tranquillement un château, à l’arrière des lignes. Aucun doute : il y a quelque chose de pourri chez un homme qui gaspille son temps à dessiner ou à remplir les humbles charges d’un aide de camp, au lieu de massacrer des ennemis à longueur de journée.

« C’est un rien du tout ! Tout juste une femme de chambre ! grommelait oncle Matthew chaque fois que le nom de Boy était prononcé devant lui. Cet animal me dégoûte. Et ça se fait appeler Boy ! Dougdale ! Quelle prétention ! Il y avait autrefois, à Silkin, des gens parfaitement respectables, qui s’appelaient Blood, Major et Mrs. Blood ! C’était au temps du vieux Lord… »

Le « vieux Lord » n’était autre que le père de Lord Montdore. Parlant de lui, Jassy avait dit, une fois, en ouvrant des yeux immenses : « Seigneur ! Ce qu’il devait être vieux ! » À quoi tante Sadie avait répondu que les gens n’ont pas le même âge toute leur vie et qu’il était sûrement arrivé au vieux Lord d’être jeune en son temps, de même que Jassy – mais elle n’en crut rien – pouvait s’attendre à devenir vieille un jour.

Il n’était pas très équitable, de la part d’oncle Matthew, de mépriser à ce point les accomplissements militaires de Boy. En effet, Lord Montdore, son grand héros, n’avait, de sa vie, entendu le bruit délicieux d’une fusillade, ni approché, fût-ce à prudente distance, d’un champ de bataille ; son âge, il est vrai, l’avait privé de participer à la grande guerre, mais d’autres occasions s’étaient offertes, au temps de sa jeunesse – et il les avait également négligées – de guerroyer l’indigène, sans oublier la guerre des Boers, dont oncle Matthew gardait un rayonnant souvenir, pour y avoir fait ses premières expériences de bataille et de bivouac.

« Quatre jours et quatre nuits dans un wagon à bestiaux, racontait-il avec ravissement, et, dans mon ventre, un trou gros comme le poing, et grouillant de vers ! La plus heureuse période de ma vie ! Un seul ennui : on se dégoûtait, à la longue, de la viande de mouton ; et pas la moindre vache à l’horizon, dans ce bled ! »

Non, oncle Matthew se montrait injuste, en somme. Mais il était d’un bloc : rien à reprocher, jamais, à ceux qu’il portait dans son cœur ; tout à reprocher, toujours, à ceux qu’il n’aimait pas.

C’est ainsi que Lord Montdore représentait, à lui seul, la loi et les Prophètes. Oncle Matthew avait même été jusqu’à excuser cette fameuse lettre ouverte, adressée au Morning Post, plusieurs mois avant la capitulation allemande, et où Lord Montdore prétendait démontrer que la guerre avait assez duré et qu’il était aisé d’y mettre un terme. Mon oncle avait eu du mal à lui pardonner de vouloir ainsi gâcher son plaisir, mais voulut bien tout de même considérer que Lord Montdore avait dû s’inspirer, pour publier un tel écrit, de raisons profondes dont personne ne savait rien.

Mes regards se fixèrent sur la porte de la salle de bal où j’avais cru apercevoir un profil connu. Ainsi donc, il était venu, après tout ! Le peu d’espoir que je nourrissais de le rencontrer (un homme tellement sérieux !) n’atténuait en rien le dépit que j’éprouvais à constater son absence. Et puis, le voici ! Je dois confesser que l’image du duc de Sauveterre, après avoir régné souverainement, pendant plusieurs mois, sur mon cœur accablé, s’était récemment évanouie pour laisser la place à un visage moins irréel, plus positif et prometteur.

Un simple profil, entr’aperçu quelques secondes dans le tourbillon d’un bal, un profil si différent de tous autres qu’il semble auréolé d’une lumière divine : il n’en faut pas plus pour agiter à l’extrême le cœur d’une jeune fille, dans l’esprit de qui les questions se bousculent aussitôt : va-t-il se retourner ? Me verra-t-il ? Et, s’il me voit, prononcera-t-il simplement les mots d’usage, ou bien m’invitera-t-il à danser ? Ah ! combien je souhaitais tourbillonner déjà au bras de quelque séducteur, au lieu de rester assise, à faire tapisserie, auprès de mes oncles et tantes ! Mais qu’importait, au fond ? Un instant encore d’attente éperdue… Puis il tourna la tête et me vit ; et aussitôt il vint droit à moi, me salua beaucoup plus affectueusement qu’il n’est en usage de le faire et m’entraîna dans la danse. Une sotte histoire de culottes de cérémonie, empruntées et puis perdues, avait failli l’empêcher de venir. Il invita ensuite tante Emily à danser, puis moi de nouveau, Louisa enfin, après m’avoir priée de souper avec lui.

« Qui est cette jeune brute ? grogna oncle Matthew, lorsque mon flirt s’éloigna en dansant avec Louisa. Et pourquoi revient-il sans cesse vers nous, comme une mouche sur du sucre ?

— Il s’appelle Alfred Wincham, dis-je. Désirez-vous que je vous le présente ?

— Oh ! de grâce, Fanny ! Pitié !

— Quel affreux vieux pacha vous faites ! » dit Davey.

C’était bien vrai. S’il eût pu les plier à sa volonté, oncle Matthew aurait assurément exigé de toutes les femmes de sa famille qu’elles gardassent, sinon une absolue virginité, du moins une rigoureuse chasteté ; il ne supportait pas qu’elles fussent remarquées par des étrangers.

Dans l’intervalle des danses, je demeurais assise auprès de mes tantes. Ayant dansé deux fois déjà et reçu la promesse de souper avec Mr. Wincham, je me sentais apaisée et prenais patience en écoutant la conversation de mes aînés.

Tante Sadie et tante Emily allèrent souper ensemble, ainsi qu’elles faisaient volontiers en de telles occasions. Davey s’assit près de Lady Patricia, et oncle Matthew resta planté, derrière la chaise de Davey, dormant debout comme un cheval qui attend, patiemment, l’heure de rentrer à l’écurie.

« Ce Meyerstein est une révélation, disait Davey. Il faut aller le voir, Patricia ; il guérit tout par élimination des sels de l’organisme. Vous sautez sur place afin d’éliminer vos sels par sudation ; et vous ne mangez que des mets sans sel, naturellement. Peu appétissant, je vous l’accorde. Mais vos cristaux organiques n’y résistent pas.

— Sauter ? Sauter à la corde ?

— Oui. Des centaines de fois chaque matin. Il faut compter. J’arrive à sauter trois cents fois de suite, sans compter les sauts de fantaisie.

— Mais c’est horriblement fatigant ?

— Rien ne fatigue Davey, dit oncle Matthew en ouvrant un œil. Ce type est fort comme un bœuf. »

Davey jeta à son beau-frère un regard plein de tristesse et dit que le système d’élimination des sels était, bien entendu, atrocement éreintant, mais que les résultats s’en avéraient merveilleux.

J’aperçus Polly qui dansait avec Boy. Elle ne semblait pas rayonnante de bonheur, comme une fille aussi tendrement gâtée eût dû l’être à son premier bal londonien. Elle paraissait lasse, au contraire, ses traits étaient tirés et elle ne bavardait pas joyeusement à l’imitation des autres femmes.

« Je n’aimerais pas qu’une de mes filles lui ressemble, dit tante Sadie. On jurerait qu’elle est troublée par quelque pensée secrète. »

Et mon nouvel ami Mr. Wincham me dit à son tour, pendant que nous dansions avant le souper :

« Elle est très belle, c’est évident et je le reconnais. Cependant elle ne m’attire pas. Cette expression boudeuse doit cacher une grande sottise. »

J’élevai un commencement de protestation et allais affirmer que Polly n’était ni morose, ni sotte, quand Mr. Wincham m’appela soudain « Fanny », pour la première fois, et ajouta une quantité de choses qu’il m’était essentiel d’écouter avec une attention extrême afin de pouvoir m’en souvenir et me les répéter à moi-même lorsque je serais seule.

Mrs. Chaddesley Corbett, qui tourbillonnait aux bras du prince de Galles, me cria, en passant près de moi :

« Hullo ! ma charmante ! Quelles nouvelles de la Trotteuse ? Êtes-vous toujours amoureuse ?

— Comment ! balbutia Mr. Wincham. Qui est cette femme ? Et qui est la Trotteuse ? Est-ce vrai que vous êtes amoureuse ?

— Mrs. Chaddesley Corbett ! » répondis-je.

Pour la Trotteuse, je sentais que les temps n’étaient pas venus encore d’en dévoiler les aventures.

« Et… ce « amoureuse » ? Que dois-je comprendre ?

— Rien, dis-je en rosissant. Simple plaisanterie.

— Bon. J’aime assez imaginer que vous êtes au seuil de l’amour, sans y avoir cédé tout à fait. C’est un état exquis, aussi longtemps qu’il dure. »

Mais, bien entendu, j’avais franchi déjà ce seuil charmant et, plongeant dans la mer bleue des illusions, je nageais vers ce qui m’apparaissait comme les îles enchanteresses du bonheur et n’était, en réalité, que les soucis du ménage, les peines de la maternité, bref, la destinée habituelle des femmes.

Un respectueux silence se fit soudain dans la foule, tandis que Leurs Altesses Royales manifestaient l’intention de rentrer chez elles, les unes d’un cœur serein, dans la certitude où elles étaient de trouver, au pied de leur lit, le poulet froid traditionnel les autres – « Ma’ams » pathétiques et « Sirs » lugubres – à demi étouffés par la nourriture qu’ils avaient ingurgitée en hâte, comme s’ils eussent craint de ne point retrouver de sitôt une occasion semblable… Quant aux jeunes princes les plus joyeux, ils s’apprêtaient à danser jusqu’à l’aube avec les ravissantes petites personnes du type Veronica.

« Comme ils sont restés tard ! dit Boy à sa femme. Quel triomphe pour Sonia ! »

Les danseurs s’ouvrirent comme la mer Rouge et formèrent deux digues de dos courbés et de révérences chatoyantes, au long desquelles Lord et Lady Montdore conduisirent leurs invités.

« Si aimable à vous de le dire, Ma’am. Oui, à la prochaine réception de la Cour. Oh ! je suis confuse, vraiment… »

De retour dans la galerie des tableaux, les Montdore, radieux et comblés, disaient et répétaient, sans s’adresser à personne, en particulier :

« Comme ils sont simples ! Si faciles à recevoir ! Satisfaits d’un rien… Quelle noblesse de manières ! Et quelle mémoire ! Une incroyable connaissance des Indes, le Maharadjah en était stupéfait. »

On éprouvait, à les entendre, l’impression que les princes étaient à ce point éloignés de la vie, que la plus petite marque d’humanité, le simple fait qu’ils recouraient, pour exprimer leurs pensées, aux artifices du langage commun méritassent d’être relevés avec admiration.

Pour ma part, je vécus le reste de la soirée en un état de transe bienheureuse, qui effaça tous autres souvenirs. À cinq heures, dans l’aube exquise d’un matin de mai, je fus ramenée à l’hôtel Goring – où nous étions tous descendus – par Mr. Wincham, qui avait tout fait pour me convaincre que ma compagnie ne lui était nullement désagréable.

L'amour dans un climat froid
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